mardi 10 mai 2016

Des traces de toi



Les graviers crissent sous tes pneus
tu t’en vas
déjà
et j’ignore
encore
ce que tu m’as laissé.
L’amertume s'insinue, te remplace, enroule ses bras autour de moi, et m’étreint.
Je sais déjà que ce n’est pas ça dont j’ai envie, besoin.
Là où je n’avais vu que le soleil sur ta peau et la mienne, je perçois à présent le vent frais, je découvre les détritus abandonnés, c’est toi qui avais raison : cet endroit est sordide.
Et je fume,
une,
deux, peut-être trois cigarettes, jusqu’à ce que le vent emporte enfin ton dernier mot : « détestable ».
Quand je reprends le volant, mes doigts s’étonnent de sa dureté, après la souplesse de ton ventre, que j’ai gardée.
Je rentre au ralenti, moi qui étais tellement pressée
d’arriver
que je t’avais précédé.
À mesure que l’amer de ton départ se dilue,
je réalise,
surprise,
que ton sourire flotte encore. Ton regard continue de me réchauffer.
Et plus tard, bien plus tard, quand je me déshabille enfin pour me laver de toi, à mon corps défendant, je sens, en passant les mains sur mes hanches,
que c’est ta paume qui est restée,
comme incrustée,
et que j’ai gardée.
Aussi.
Longtemps après que tes mots se sont envolés, le timbre de ta voix me reste, encore.
Je sépare doucement les perles que je vais garder – ton sourire, tes yeux, ta peau moite, ton odeur, ton rire, tes mots chauds – des graviers que je voudrais laisser sur ce parking sale. Ils s’accrochent malgré moi à mes roues.
Tant pis, j’aurais dû le savoir.
Je m’en détacherai. Plus tard.

mardi 22 septembre 2015

Une fille qui danse avec son sac à main

Sur la piste, une fille danse avec son sac à main.

Elle n’est pas exactement belle, sa bouche est un peu grande, son visage un peu sec, elle charme par son sourire. Mon voisin l’a remarquée aussi :

– C’est drôle, cette fille qui danse avec son sac à main.

Plus charmé qu’intrigué. Machinalement, je te cherche du regard. J’essaie de ne pas prendre l’air inquiet de la femme délaissée par son mari. Je m’efforce de ne mettre dans mon expression qu’une curiosité teintée d’ennui. Je ne suis pas sûre de réussir.

Je t’aperçois, presque à l’autre bout de la salle. Tu ris avec tes amis. Ton rire m’assoiffe, je réalise qu’il est devenu rare. Avec moi. Pour te regarder rire, j’ai besoin d’autres gens entre nous, de vieux copains ou de simples connaissances, de la boulangère ou du buraliste. Je te revois pourtant, il y a longtemps, rire aux éclats avec les enfants, me sourire de loin, complice et prometteur, dans une soirée comme celle-ci.

Et nos nuits étaient des ballets.

Tu regardes cette fille qui danse et tu ris. Est-ce que tes yeux lui font des promesses ?

Il est cinq heures. Autrefois, jamais nous ne serions restés si tard, trop impatients de nous retrouver seuls. Je me souviens d’une dame âgée qui me faisait visiter sa maison, sa chambre, puis celle de son mari, en m’instruisant :

– Tu verras, quand on est vieux mariés, on dort séparément.

Nous étions jeunes mariés, et je me suis contentée d’acquiescer poliment. En moi-même je souriais, bien sûr, je savais bien que nous, jamais. J’avais une foi de granit dans l’élan qui nous jetait l’un contre l’autre. Que rien, jamais, ne pourrait altérer.

Et nos nuits étaient des communions.

La fille s’est arrêtée de danser, elle a gardé son sourire et tiré de son sac à main un téléphone avec lequel elle bavarde, à bâtons rompus semble-t-il. Sa poitrine, dont je me demande si elle est authentique, se soulève rapidement, trahissant l’essoufflement. Sans quitter des yeux son interlocuteur électronique, elle saisit un verre d’eau, l’avale à grandes gorgées.

Je me ressers du vin. Qu’importe, c’est toi qui conduiras. Comme toujours. De nous deux, c’est toi qui es sérieux. D’ailleurs là-bas, tu  ne ris plus, tes bras et tes mains tracent dans l’air des gestes précis qui appuient tes explications. Je pourrais presque entendre la persuasion dans ta voix. Tout à l’heure, demain peut-être, tu me raconteras que tu as su les rassurer, que le projet va aboutir. J’ai oublié quel projet. Les seins de la fille se sont tranquillisés, je l’imagine après l’amour, est-ce qu’elle s’apaise aussi vite ?

Nos nuits étaient des courses de vitesse et d’endurance. Nous retrouvions au matin, surpris, la capacité de respirer normalement.

Mais la nuit s’est épuisée à nous attendre, la fille qui dansait est partie, avec son sac à main. Je te vois te lever, nous nous entendons d’un regard pour rentrer nous aussi. Autrefois, nous nous échappions. Lorsque nous arriverons, le soleil levant nous éblouira. Une nuit de plus aura passé sans que tu me touches.

vendredi 12 juin 2015

Extrait (1)




…c’est drôle, de te voir là.
Ou plutôt, c’est drôle de ne rien ressentir en te voyant. Nada. Pas de battement de cœur manqué, ni surnuméraire. Pas de rancune. Ni de colère. Aucun plaisir non plus.
Je suis plutôt surprise, en te regardant, d’étaler mentalement le bilan de tout ce que je me suis infligé à cause de toi. De ton départ.
Des jours et ces nuits dont le temps avait perdu toute consistance. Des heures, pourtant, visqueuses et sales, qui m’encombraient la gorge d’un goût fade. Quand tu es parti, j’aurais pu mourir. La raison pour laquelle je ne l’ai pas fait est idiote : je n’y ai pas pensé. Il faut dire que j’ai fait tous les efforts pour ne pas penser. C’était tout ce que je pouvais faire pour moi. J’ai bu tout l’alcool que je trouvais. En commençant par les bouteilles qui se trouvaient chez moi. Chez nous. Lorsqu’il n’y en a plus eu, j’ai cessé de rentrer. Il était plus difficile de faire taire ma pensée dans cet univers imprégné de ta présence. J’ai cessé de me rendre au journal. Simplement, je ne suis plus allée travailler. Je buvais, et je prenais le métro.
J’ai traversé le désert de ton absence en métro. Je m’asseyais – très vite, j’ai eu du mal à rester debout – je ne me souviens pas d’avoir mangé quelque chose, même si bien sûr, je n’aurais pas pu durer toutes ces semaines sans m’alimenter, j’ai oublié. L’alcool efface tant de choses. Je montais dans une rame et je sentais. Tu te souviens peut-être, toutes ces années après, que j’étais sensible aux parfums. Je cherchais l’odeur, pourtant inimitable, de ta sueur, de ta peau. Je ne saurais pas la décrire, mais à cette époque, je l’aurais reconnue entre cent mille. Et j’en ai respiré cent mille.
J’ai baisé, pardon, je n’ai pas d’autre mot, tous les hommes dont l’odeur ressemblait à celle que je cherchais. Des étreintes enragées qui me laissaient un peu trop vivante et dont la frustration acide rappelait brutalement à ma conscience que tu m’avais quittée. J’aurais voulu blesser tous ces hommes qui n’étaient pas toi. Mais ils étaient, en quelque sorte, inaccessibles. Comme moi. Ils se servaient, prenaient ce que je leur laissais, comme moi. Ils ne cherchaient pas quelqu’un à travers moi. Je n’en reconnaîtrais aucun, aujourd’hui. Si ça se trouve, j’ai revu plusieurs fois les mêmes. Je ne sais pas. Je ne savais pas. Sitôt sortie de leur odeur, je n’avais qu’une urgence, éteindre, étouffer cette pensée que j’entendais sourdre, tu étais parti. Ne pas attendre qu’elle s’étende et émerge, se construise en conséquences, plus jamais dormir près de toi. L’urgence. Trouver quelque chose à boire.
Paradoxalement, je parcourais dans l’urgence les centaines d’heures passées d’un terminus à l’autre. Vite, trouver l’odeur âcre qui me manquait. Vite, embarquer le type. Vite, essayer ses mains, ses gestes. Et puis vite, vite, échapper ma conscience… et recommencer.
Je n’étais pas vivante, je n’étais pas morte, c’était un état intermédiaire, immense, noir et froid, gluant et puant, mais qui me protégeait en m’empêchant de penser à toi. À vrai dire, je ne pensais jamais à toi, comme si je savais d’instinct que ce serait insoutenable. J’étais devenue animale, incapable d’envisager, de projeter, exclusivement occupée par l’instant présent. L’alcool diluait l’hier et le demain, « dans une heure » était un concept hermétique.
Et puis tu es là, je te regarde et je m’interroge. Je ne vois rien, en toi, qui justifie cet anéantissement délibéré. Et j’ai soudain l’impression dérangeante que ton départ n’était qu’un prétexte, que je n’ai pas dégringolé parce que tu es parti, mais que la part de moi qui aspirait à cette destruction a saisi cette occasion.
Alors peut-être que je vais te laisser payer les cafés, et te dire merci. Tu es étonné ? En te voyant aujourd’hui, en évoquant cette fange où j’ai manqué me noyer, je découvre que tout ne dépendait que de moi. Et c’est toujours le cas. Merci de m’avoir permis de comprendre que je suis libre.
Droit d'auteur illustration : defun / 123RF Banque d'images


samedi 7 mars 2015

Les Urgences - Le Retour



Vous vous rappelez ? Le 13 juillet 2013, mon Petit (qui a pris du galon et est devenu mon Ado depuis) s’était planté un hameçon dans le pouce, ce qui nous avait valu un interminable séjour aux Urgences. Privée de réseaux sociaux par l’autonomie ridicule de mon téléphone, je n’avais d’autre choix que d’observer les gens en prenant le mal du Petit en patience. 

Et forcément, j’en ai fait un récit en rentrant. Récit que vous pouvez lire en cliquant ici. Si, si, lisez, parce que cette histoire vient de me faire gagner le concours organisé par Monde de papier (@PapierDe sur Twitter), inspiré du livre formidable de Baptiste Beaulieu (auteur du blog Alors Voilà, du best-seller Les 1001 vies des Urgences et, tout récemment, de Alors vous ne serez plus jamais triste. Sérieux, si vous ne le connaissez pas, abonnez-vous au blog, à la page Facebook, c’est une mine de pépites plus magnifiques les unes que les autres. Non, je ne m’égare pas, le concours m’a fait gagner un exemplaire de son premier livre. Et je fais des parenthèses de la longueur que je veux, je ne suis pas au boulot, là). Bref. Les détails du concours sont là.

Je jubile, vous pensez bien, et mon Ado aussi. D’ailleurs, hommage à Baptiste Beaulieu, l’hameçon, c’était le Petit, l’écriture, c’était moi.

Donc, merci Monde de papier, merci Baptiste Beaulieu, merci le Livre de Poche, et merci à vous tous qui lisez ce blog et me faites de gentils commentaires !

samedi 31 janvier 2015

Confession




Il y a deux trucs que je déteste absolument et qui sont absolument indispensables : faire le plein d’essence et aller à la poste. C’est comme ça, je suis obligée d’y passer régulièrement, mais ça me donne tellement l’impression de perdre mon temps que ça me met systématiquement de mauvaise humeur. J’y vais à reculons, contrainte et forcée. En regrettant de ne pas pouvoir faire un énorme plein une fois par an, ou poster tous mes paquets de l’année le même jour. Je prendrais une journée de congé, je ne ferais que ça, mais après, tranquille pendant 364 jours, 365 les années bissextiles. Le rêve. Bon, ça ne marche pas comme ça, le concept a dû être mal pensé au départ, je n’ai qu’à m’en accommoder. 

Chaque fois que je vais à la poste, je pense au slam de Grand Corps Malade. J’arrive avec un capital agacement déjà costaud mais il ne s’amenuise jamais pendant ma visite. Je repense à la fois où j’ai fait la queue au moins 5000 ans pour m’entendre expliquer que pour acheter des timbres tout simples, il fallait aller à la machine. Ou plutôt AUX machines. Une machine qui imprime et délivre des timbres rouges et une autre pour les timbres verts. Et les machines n’acceptent que les pièces. Heureusement, il y a un distributeur de billets à l’extérieur. Et heureusement, il y a une machine à faire de la monnaie sur les billets. J’en ai encore des aigreurs d’estomac.

Et il y a eu la fois où la préposée, observant sur ma carte d’identité que j’étais née un 11 septembre, m’a raconté en long, en large et en travers comment, ce fameux 11 septembre 2001, elle aurait pu se trouver dans l’un des avions sacrifiés. À deux mois près. Elle en avait encore des trémolos dans la voix. Et moi, je me retenais pour ne pas lui arracher ma CI et m’enfuir à toutes jambes. C’est vraiment un endroit où mon empathie naturelle n’entre pas.

Mais le pompon, c’est Bénédicte, haut la main. Bénédicte, c’est la postière du village le plus proche de chez moi (5 km). Un petit bureau de poste, aux horaires d’ouverture étonnants. Genre, le lundi de 10 h à 11 h 30, le mardi de 17 h à 18 h, fermé le mercredi, bref. Le top, c’est quand j’attends un paquet qui arrive le mardi alors que je suis absente. Bien sûr, je fonce à la poste le mercredi, en râlant sur le temps perdu. Et bien sûr, je me casse le nez. Autant dire que quand j’y retourne le jeudi, je crache du feu.

Et là, je tombe sur Bénédicte. Elle est gentille, je veux dire, vraiment gentille. Elle demande toujours des nouvelles, me remercie avec effusion et force commentaires pour un service que je lui ai rendu il y a trois ans. Bénédicte est reconnaissante et sait le dire. Naturellement, elle me donne des nouvelles de son mari et de ses enfants (non, je ne les connais pas). Et elle me demande mon avis sur son ordinateur qui justement ne veut pas marcher aujourd’hui (chaque fois. Chaque. Fois.) Et me raconte toutes ses petites misères, comme quoi, elle a pas un métier facile. Mais toujours avec bonne humeur. Bénédicte ne se laisse pas abattre par l’adversité. 

Pendant ce temps, je bous. La fumée me sort par les oreilles. Mais vous avez remarqué ? Autant il est facile de se montrer mal poli avec quelqu’un de désagréable, autant face à une personne joviale et attentionnée, on a des scrupules. Alors je m’évade dans ma tête en guettant le moment où je pourrais saisir mon reçu et filer en lui souhaitant bon courage avec un sourire forcé.

Je crois que le problème de Bénédicte, c’est qu’elle croit qu’on vient à la poste pour bavarder un moment avec elle, qui est coincée là par son travail.

Bénédicte, si tu me lis, je regrette de briser tes illusions, mais moi, je viens à la poste parce que je n’ai pas le choix. En général j’ai l’équivalent d’un pistolet sur la tempe. Sinon, pardon pardon, j’ai affreusement honte de mon égoïsme, mais on ne se connaîtrait même pas.